MODÈLE AGRICOLE & BOULEVERSEMENT CLIMATIQUE

Le modèle agricole et alimentaire, dans le contexte de bouleversement climatique actuel, repose sur l’illusion d’une réussite basée sur la chimie et d’un besoin d’irrigation systématique. Cette dernière mobilise 48 % de l’eau consommée en France, qui finissent dans les exutoires tels que mers et océan, avec leur lot de pollutions. Alors que le réchauffement climatique engendre des vagues de chaleur et de sécheresse à répétition, les céréaliers, éleveurs et maraîchers sont désormais contraints de revoir leurs modes de production. Les producteurs et consommateurs sont ils prêts à s’engager pour un nouveau modèle d’agriculture ?

Le réchauffement climatique met en péril le vieux modèle d'agriculture non résilient, dépendant des apports d'eau et d'engrais. Ici une prairie permanente autour du 6 juin, dans le Nord-Ouest de l'Aveyron. Au loin, les moissons ont déjà eu lieu sur l'orge et le blé. Crédit : Marlène Vissac
Le réchauffement climatique met en péril le vieux modèle d’agriculture non résilient, dépendant des apports d’eau et d’engrais. Ici une prairie permanente encore capable de photosynthèse au mois d’août 2022, dans le Ségala. Crédit : Marlène Vissac

Dans le Sud Aveyron, les céréales ont été récoltées mi-juin. Un record ! En 1956, les mémoires ont la date du 19 juin pour les moissons de l’orge et du blé. En 2022, la date a retenir est le 12 juin. Les premières récoltes ont eu lieu pour les cultures issues de sols superficiels et pauvres. Pour les cultures qui n’ont pu arriver à maturité, la sécheresse et la chaleur entraînent un risque d’échaudage (le grain ne se remplit pas d’amidon). Les greniers se vident, et la souveraineté alimentaire du pays se fragilise.

Selon les données publiées par FranceAgriMer, vendredi 17 juin, le taux des cultures de blé jugées bonnes ou très bonnes atteint 65 % contre 81 % à la même période de 2021. Pour l’orge, il est de 63 %, contre 76 % un an plus tôt.

Modèle agricole & eau : nouveau paradigme pour faire face au bouleversement climatique

Tout le modèle d’agriculture de France métropolitaine, dans un contexte de réchauffement climatique important, repose sur l’irrigation systématique. L’accès relativement facile aux vannes et robinets ne facilite pas la démarche d’émancipation et de transition pour réduire la consommation. La part d’eau nécessaire pour produire un kilocalorie est de l’ordre de 1 L (en moyenne) pour 1 kcal. En Occident, notre consommation est d’environ 3000 kcal / jour / personne, soit 3000 L d’eau / jour / personne. Un chiffre important surtout rapporté au nombre d’habitant par année. La ressource eau douce est limitée et nous commençons seulement à en prendre toute la mesure, en cette année 2022 particulière mais probablement pas unique.

Notre consommation à toustes doit soutenir les démarches de transition agricole, vers un modèle plus sobre, plus résilient. Voici un exemple de quelques productions alimentaires, avec un regard sur les parts nutritionnelles assurées par l’eau :

Productivité nutritionnelle de l'eau de quelques aliments consommés habituellement en Occident. Source : A. Nawab
Productivité nutritionnelle de l’eau de quelques aliments consommés habituellement en Occident. Source : A. Nawab

Nous ne pouvons plus faire reposer notre responsabilité alimentaire sur le dos de quelques actifs agricoles. Surtout si nos habitudes alimentaires n’évoluent pas vers des aliments moins dépendants en eau. Nos besoins reposent sur une part de protéines et de lipides importante pour constituer nos besoins énergétiques (Kcal). Ainsi que quelques quantités de glucides pour les fonctions cérébrales. Faire évoluer en conscience nos habitudes alimentaires, pour soutenir concrètement et solidement, une transition du modèle agricole. L’objectif est d’assurer notre souveraineté alimentaire dans un contexte de bouleversements climatiques.

L’illusion des champs productifs est permise seulement grâce à la chimie et l’adduction d’eau. Les cultures s’effondrent naturellement sous les chaleurs et le stress hydrique. L’agrosystème n’est plus capable de retenir vie, eau et éléments de fertilité. L’absence de système arboré supprime les trames d’hyperfluidité au sein des parcelles. Ces trames sont assurées par les mycorhizes associées aux végétaux pérennes.

Cycle hydrique & modèle agricole

La dépendance agricole à l’eau devient une problématique lorsque la ressource s’amenuise, et lorsque les pratiques aggravent l’épuisement.

Ce phénomène d’épuisement est la conséquences de plusieurs causes agricoles :

  • Cultures inadaptées au contexte topo-pédo-climatique, demandant alors des apports d’eau et d’énergie conséquentes ;
  • Des sols nus lors entraînent lessivage des éléments nutritifs et des érosions aux effets désastreux ;
  • Des sols nus sous la chaleur écrasante, des rayonnements UV forts qui imperméabilisent la surface ;
  • Des sols détruits, par les traitements chimiques et les passages répétés des engins mécaniques, perdent leur micro-porosité. La conséquence est l’imperméabilité des sols, donc l’impossibilité pour les précipitations de s’infiltrer dans les couches profondes du sol ;
  • L’arrêt de la photosynthèse du à des cycles de culture annuelles à croissance courte. La photosynthèse assure notamment la séquestration de carbone dans les sols. Cet élément agit comme une éponge dans les sols alors capables de retenir goutte d’eau et éléments de fertilité ;
  • Le déboisement ainsi que la suppression des zones humides, marais et mares entraînent la destruction du cycle hydrique. Et ce à petites échelles.

Toutes ces causes fragilisent la santé des nappes et des cours d’eau. L’état du rechargement des cours d’eau en Europe est effroyable. Cet été les recharges présentent de nombreuses anomalies, mettant le cycle hydrique très en péril. Cette carte permet de visualiser les anomalies analysées cet été 2022 :

Anomalie des recharges des rivières en Europe, été 2022. Période de référence de 1980 à 2021. Source : Dominique Royé
Anomalie des recharges des rivières en Europe, été 2022. Source : Dominique Royé

Il faut interroger le passé, qui éclaire le présent, qui doit permettre de mieux gérer l’avenir, de redécouvrir et de se réapproprier notre création «moderne» : l’AQUA INCOGNITA, l’eau maintenant invisible dans les champs et « expulsée » le plus vite possible.

Guy Le Hennaf

Il devient vital de ralentir les vitesses de transfert de l’eau, notamment au niveau production énergie. Aborder la gestion de l’eau par le filtre « retenues – stockage » et intensification des outils de production n’est pas à la portée de tous les agriculteurs. Soit par le manque de moyen financier ou par le manque de surface pour créer des réserves. Il est inutile de stocker d’imposants volumes d’eau quand les sols ne peuvent plus l’infiltrer et recharger les nappes.

Il est indispensable de revisiter avec conscience et vision holistique tous les chemins de l’eau, bleue et verte. Ces chemins ont malheureusement été fortement modifiés depuis la deuxième guerre mondiale. Les remembrements et travaux pour faciliter le développement de la mécanisation, à partir de béton, de « corsetage » des petits cours d’eau, effacent les petits systèmes hydrauliques. Pour apporter de la résilience à nos territoires, les techniques d’HydroNomie (dite d’hydraulique douce) sont à notre portée. Elles sont peu onéreuses, car basées sur les fondements de génie écologique et peuvent être mobilisées à toutes les échelles. Nous aborderons quelques exemples accessibles à toustes.

Les solutions à la portée du monde agricole face au bouleversement climatique

Les problèmes de notre siècle ont beaux devenir de plus en plus complexes, les solutions restent scandaleusement simples. Nos actions doivent se concentrer au tout début du cycle de l’eau : en considérant chaque goutte de pluie, afin d’éviter les ruissellements, l’érosion, les coulées de boues, les transferts rapides de polluants, les pertes de nutriments. Ces stratégies ont un fort intérêt pour la biodiversité (dont nous sommes dépendants) et bien sûr de qualité des eaux (biens communs à toutes les vies).

Les objectifs sont donc d’améliorer la résilience des outils de production et, par des pratiques agricoles revues, participer à la restauration du cycle hydrique au sein des bassins versants de toutes tailles.

  • Pour les éleveurs, le profit financier n’est plus fiable lorsque l’agrosystème n’est plus capable d’assurer les besoins alimentaires des troupeaux. La réduction du chargement à l’hectare par la revisite de la taille des élevages est une première étape. Le développement et le maintien des prairies naturelles multi-espèces accompagnées d’arbres fourragers sont des mesures simples à instaurer pour soutenir l’alimentation, équilibrée et diversifiée des bêtes. Leurs productions n’en sont que meilleures.
  • Pour tous les territoires agricoles, les paysages, le maintien des prairies humides et des zones humides permettent de rétablir la fonction de tampons dans les parcelles ou en sorties des parcelles drainées. Ces tampons permettent de réguler le flux d’eau pour l’aval des bassins versants, limitant ainsi les inondations et saturations en eau des zones sensibles (urbaines, péri-urbaines, touristiques). Le maintien ou la création de zones humides en tête de bassin versant accentuent encore ces phénomènes de régulation. Il est primordial d’agir rapidement pour un réaménagement des territoires agricoles et des pratiques culturales (basées sur les 5 piliers de l’agriculture de régénération).
Les 5 principes de base de l'agriculture régénérative. Fondamentaux d'itinéraires techniques résilients et participant à la restauration du cycle hydrique. Source : HydroNomie
Les 5 principes de base de l’agriculture régénérative. Fondamentaux d’itinéraires techniques résilients et participant à la restauration du cycle hydrique. Source : HydroNomie
  • Un autre moyen d’action important d’adaptation du modèle agricole face au bouleversement climatique est la diversification des cultures, des productions. L’intégration de cultures adaptées au territoire, au contexte topo-pédo-climatique augmente d’autant plus la résilience. Les systèmes de polyculture élevage ont soutenu les besoins alimentaires de la nation pendant des siècles. Ce n’est pas le cas des mono cultures, malgré les silots de plus en plus grands et nombreux dans le paysage. L’intégration des animaux au sein des stations de productions végétales est fortement intéressante pour diversifier les productions et réguler les indésirables. La fertilité des sols s’en retrouve augmentée, pour un agrosystème sain, productif et viable économiquement.

Conception & aménagements : évolution du modèle agricole face au bouleversement climatique

Ralentir l’eau par des aménagements doux font leur preuve pour restaurer le cycle hydrique, il s’agit de moyens dits d’hydraulique douce, développés par HydroNomie, basés sur des petits ouvrages, les techniques de Keyline Design©. Ces stratégies permettent de favoriser l’infiltration hivernale, assurant la recharge des aquifères et des cours d’eau et ainsi limiter érosion, la perte des éléments de fertilité dans les exutoires (mer, océan). Les eaux souterraines et les eaux de surface sont connectées, le cycle hydrique a ainsi plusieurs niveaux dont chacune de nos actions engendrent des conséquences importantes.

En reposant la production alimentaire sur l’irrigation systématique issu de prélèvements ou de forage, nous ponctionnons largement sur les réserves naturelles qui constituent le bien commun à toutes les vies. Nous avons maintenant la preuve devant nous que les cours d’eau sont fragilisés, les débits d’étiage ont été franchis tôt dans l’année, bien avant les grandes chaleurs et sécheresses de cet été si particulier. Il s’agit de tout mettre en oeuvre pour faciliter l’infiltration des eaux de pluies dans les sols, et ainsi assurer le rechargement des nappes qui soutiennent les cours d’eau et réciproquement.

Drainage & recharge d'une nappe souterraine par le cours d'eau, et réciproquement. Les eaux souterraines et superficielles sont connectées pour assurer le cycle hydrique. Source : HydroNomie.
Drainage & recharge d’une nappe souterraine par le cours d’eau, et réciproquement. Les eaux souterraines et superficielles sont connectées pour assurer le cycle hydrique. Source : HydroNomie.

La renaturation des têtes de bassins versants est un pilier de territoires résilients. La préservation et le développement des boisements en tête de bassin versant et en zone de forte érosion, des zones humides, des systèmes agroforestiers, la mise en place d’inter culture, le développement de haies, la végétalisation des toitures sont autant de mesures d’aménagement pertinents pour la restauration du cycle hydrique. Le chevelu hydrographique est ainsi régénéré, restauré et respecté, assurant tous les services écosystèmiques bénéfiques aux agrosystèmes.

Les mesures naturelles de rétention d'eau par des aménagements à toutes les échelles. Source : HydroNomie.
Les mesures naturelles de rétention d’eau par des aménagements à toutes les échelles. Source : HydroNomie.

Les corridors écologiques reliés par les trames vertes, bleues et brunes permettent de valoriser l’eau verte sur l’ensemble des territoires. L’hydraulique douce est préservée, restaurée et peut alors soutenir les activités agricoles et la biodiversité. Il est indispensable de faire évoluer notre perception du stockage de l’eau. Il est urgent de remplacer le stockage d’eau en surface (sensible à l’évaporation, aux montées en température, à la prolifération d’algues, à la baisse du pH , à la privatisation de la ressource, etc…) par un stockage dans les sols, dans les végétaux.

L’eau des cultures doit se trouver au sein des cultures. Les trames d’hyperfluidité sont ainsi préservées et la circulation de l’eau peut être maintenue par les fonctions des mycorhizes. L’invitation est de s’inspirer des pays qui ont connu des sécheresses avant nous. Leur stratégie repose sur le stockage de l’eau dans les sols. Lorsque c’est possible, la récupération de l’eau de pluie doit être stockée dans les zones où elle peut s’infiltrer rapidement dans les couches profondes des sols. Ainsi l’évaporation est limitée et sa répartition est plus étendue. Les arbres sont les principaux acteurs de ces trames d’hyperfluidité. Le phénomène d’évapotranspiration, associé à une conception reposant sur l’augmentation de la condensation permet à une région de rester verte, humide, saine et capable de maintenir la fonction de la photosynthèse.

Réservoirs de biodiversité ou niches écologiques et corridors écologiques dites trames, au sein de la France. Octobre 2017. Source : INPN
Réservoirs de biodiversité ou niches écologiques et corridors écologiques dites trames au sein de la France. Octobre 2017. Source : INPN

Conclusion

La production agricole doit passer d’érosive à infiltrante, pour ainsi faire face à la multiplication des événements de pluies intenses. Pour cela, la création et la préservation de zones humides, de zones herbacées, arbustives et arborées, dans des bassins versants restaurés et réorganisés sont des indispensables.

L’objectif est l’infiltration d’un maximum d’eau dans les champs grâce à la matière organique carbonée dans les sols. Les solutions se résument par la mise en place de couverture des sols. Assurer le développement de la micro porosité des sols par des itinéraires techniques efficaces. La réduction de la taille des parcelles ainsi que l’implantation de haies, de système agroforestier, de bandes enherbées sont autant de solutions. Le contrôle des drainages et une réelle diversification des cultures sont à considérer.

Ces démarches, pourtant vieilles comme le monde et aujourd’hui considérées comme novatrices, restent pertinentes et doivent se généraliser. À condition qu’elles soient adaptées aux contextes topo-pédo-climatiques locaux.


Pour s’imprégner de ces sujets lire l’article de Guy Le Hennaf : https://www.guylehenaffagreaunome.fr/2022/08/pour-une-utilite-naturelle-de-toutes-les-gouttes-de-pluie-l-hydraulique-douce-au-service-des-territoires-de-l-agriculture-et-de-la-biodiversite-partie-1.html

Partie 2 de l’article « Pour une utilité naturelle de toutes les gouttes de pluie – L’hydraulique douce au service des territoires de l’agriculture et de la biodiversité » : https://www.guylehenaffagreaunome.fr/2022/08/pour-une-utilite-naturelle-de-toute-goutte-de-pluie-des-la-parcelle-agricole-tout-faire-pour-infiltrer-l-eau-au-champ-et-dans-des-zones-tampons-multifonctionnelles.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

Les liens entre sécheresse et arbres sont bien exposés dans cet article diffusé par La relève et la peste : https://lareleveetlapeste.fr/sil-ne-pleut-pas-dans-le-desert-cest-parce-quil-ny-a-pas-darbres-et-non-linverse/

L’accompagnement d’HydroNomie ainsi que son programme de formation sont disponibles pour tous les acteurs du monde agricole et hydrologique. Toutes les informations sont disponibles ici : https://www.hydronomie.fr